Interdisciplinarité et numérique au lycée : le principe du flipper

Le livre Petite Poucette de Michel Serres a grandement influencé la réflexion et les activités d’Idap en cette année 2014. Le texte parle de la génération d’Idap, digitale, née dans un monde complexe et qui doit « réinventer une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître… « . Après la rédaction d’un manifeste « Devons médiateurs du savoir » publié par la revue l’Éléphant, Idap a mobilisé Petite Poucette autour de l’éducation.

Éducation et numérique étaient au cœur de nos réflexions, lorsque nous avons eu la chance de rencontrer deux enseignantes d’un lycée de Béziers, dans le sud de la France. Très vite, la discussion a tourné autour des outils numériques mis à leur disposition par l’Education Nationale et sur la manière dont les professeurs pouvaient s’en servir: en particulier, le fameux Espace Numérique de Travail (ENT). Leur préoccupation était simple: pourquoi passer plus de temps à préparer un cours numérique si c’est pour faire exactement la même chose qu’avant ?

Pour Idap, une des réponses possibles était évidente : l’interdisciplinarité. Un espace numérique de travail peut être un lieu où les connaissances abordées heure après heure, matière après matière, se retrouvent. Nous ne connaissions pas l’outil, mais en bonnes « petites poucettes », nous ne doutions pas de trouver comment l’utiliser pour matérialiser ces ponts que nous appelons à construire. Internet n’est-il pas le royaume du lien [hypertexte] ? Nous avons donc envoyé aux enseignants quelques premières idées de projets autour du concept de cours enrichi.

De leur côté, les enseignantes – loin d’être en reste – avaient déjà établi les bases d’un projet interdisciplinaire pour une classe de seconde, et nous ont proposé d’y contribuer. Intitulé "Du sol au plafond, les pigments en pays d’Oc" , ce projet pédagogique avait vocation à réunir Histoire-géo et Sciences et Vie de la Terre (SVT) pour étudier, de la formation de la roche jusqu’à l’histoire sociale et religieuse du Moyen-Âge, des peintures du XVème siècle ornant le plafond d’un château de la région. Peu importe le sujet, nous étions partants! Comme une sortie au château était prévue, Idap a proposé d’aider les élèves à réaliser un compte-rendu interdisciplinaire de cette sortie. Nous n’avions pas d’idées précises sur la forme que prendrait ce compte-rendu, le seul principe posé était de ne plus y séparer les connaissances par matière afin de transcrire une réalité complexe.

Nous avons travaillé toute l’année avec cette classe de seconde, en rencontrant les élèves une première fois lors d’un atelier de 2h en novembre. Lors de cet atelier, nous avons fait l’inventaire avec les élèves de toutes les « briques » de connaissance qu’ils avaient pu rassembler sur ces plafonds peints (techniques de peinture, matériaux utilisés, iconographie, genèse et fonction de l’œuvre…). L’objectif était de leur montrer que ces briques apportées par des disciplines très variées contribuaient toutes à raconter une même histoire: celle de la réalisation de ces plafonds. Nous avons alors répartis les lycéens en plusieurs groupes chargés de mettre en scène des « chapitres » de cette histoire. Les élèves pouvaient travailler sous le format qu’ils souhaitaient (pièce de théâtre, vidéo, maquette, dessin, jeu, texte, etc.).

Pendant les mois suivants, une artiste plasticienne est intervenue au lycée autour de ces plafonds peints et les groupes ont avancé en échangeant avec les membres d’Idap via Facebook. En fin d’année scolaire les différentes productions ont été réunies sur un site web (http://solauplafond.ideesdapres.fr) et les élèves ont exprimé l’envie de les présenter plus largement. Un évènement de restitution a donc été organisé le 14 juin, sur les lieux même de la sortie, en association avec le centre culturel local (dépendant de la communauté de communes) et l’animatrice qui avait guidé la première visite au château. Cette journée a aussi été l’occasion de rencontrer les membres d’une association dédiée à la recherche et à la promotion des plafonds peints, la RCPPM, croisés par Idap au cours du projet.

Ce qu’il faut retenir du projet, c’est le principe du « flipper » que décrit Marie-Hélène Emboulas, professeur d’Histoire-Géo à l’initiative du projet avec Marie-Hélène Séranne, professeur de SVT. Le principe du flipper, c’est lancer une idée et la voir rebondir, faire des rencontres. D’idées en rebonds, le projet avance en prenant des tournures parfois inattendues. Dans sa volonté de faire des ponts, de connecter des mondes, de bousculer les interfaces établies, Idap est un enfant du flipper. Il en faut parfois très peu pour initier ou entretenir la réaction en chaîne : donner un contact à des élèves, envoyer un mail, proposer de se retrouver au château. L’intervention d’acteurs extérieurs au lycée peut, très simplement, faciliter ce type de dynamiques. La médiation, c’est parfois donner une pichenette qui engendre de grands effets. Le hasard joue un rôle important dans ce flipper, comme l’illustre notre rencontre avec Pierre-Olivier Dittmar. Ce chercheur en histoire médiéval propose une lecture des plafonds peints comme une représentation du « réseau social » de l’archevêque qui les a réalisés. Idap s’est inspiré de cette thèse pour animer l’atelier de novembre; et a été contacté quelques mois plus tard par Pierre-Olivier Dittmar en personne, tombé par hasard l’article de ce blog relatant l’atelier.

Cette rencontre, et bien d’autres, est représentative de la grande richesse de ce type de projet : l’opportunité donnée à des lycées de sortir de leurs murs. Des projets interdisciplinaires étalés sur une année scolaire sont d’excellentes occasions pour faire se rencontrer le monde de l’école et la diversité des mondes socio-professionnels (ici le monde de la recherche, le monde étudiant et celui de l’animation culturelle). Quelle satisfaction de voir réunis autour d’un apéritif des bénévoles passionnés d’art, des lycéens, des chercheurs, des étudiants, des élus locaux et des professeurs ! Travailler différemment, « en mode projet » et par équipe facilite grandement les échanges avec des associations, des entreprises, des laboratoires qui ont parfois du mal à trouver comment s’insérer dans une logique trop scolaire. Être capable d’envoyer un mail, de conduire un entretien, de présenter son travail sont des compétences simples mais vitales que l’école peut apporter au travers de ce type d’activités.

L’interdisciplinarité, leitmotiv d’Idap, a été présente tout au long de la démarche. Le choix d’un sujet transversal et d’actualité (la notion de « réseau social ») a été déterminant pour rendre évident que c’est la rencontre des matières scolaires qui permet d’expliquer le monde dans sa globalité. Il a fallu ensuite repérer dans les différents programmes scolaires des points d’entrée communs et des connections possibles (celles-ci étant parfois suggérées pour qui veut bien y faire attention). Un projet, un site, une intervention extérieure n’ont finalement été que les prétextes (très certainement nécessaires) pour réunir les pièces du puzzle. Donner à produire sous un format moins classique qu’un écrit (très codifié dans chaque matière) a aussi aidé à dépasser la logique de silos.

D’autres dimensions sont apparues d’elles-mêmes au fil du projet, dépassant le simple compte-rendu interdisciplinaire. La possibilité d’engager des lycéens dans une démarche d’appropriation et de médiation culturelle en est un bel exemple. L’intervention d’une artiste plasticienne, l’enthousiasme de Marjorie Clément, animatrice culturelle, et la liberté laissée aux élèves leur ont permis de se passionner pour un sujet « pas banal ». L’équilibre n’est pas toujours évident à trouver entre exactitude scientifique et aspect ludique, mais – comme le disent Mesdames Serrane et Emboulas – l’intelligence est multiple. Les professeurs ont toujours veillé à ce que derrière l’humour et l’anachronisme, les repères historiques et les éléments de programme soient bien présents.

Et l’ENT dans tout cela ? Idap doit reconnaître qu’il a été oublié malgré tous nos efforts initiaux pour l’associer au projet. Cependant, c’est bien l’usage qui doit guider au choix d’un outil et pas le contraire. L’ENT est un espace fermé et les élèves voulaient montrer leur travail. L’ENT propose des outils pour créer des petites activités mais est contrôlé par les professeurs et les formats d’expression sont limités. Dans ce projet, ce sont les élèves qui avaient les idées et leurs idées étaient multimédia, multiplateformes, multisupports. L’ENT est un espace scolaire supplémentaire à consulter alors que les élèves utilisaient déjà Facebook. Les outils se proposent et se détournent et pour d’autres projets, d’autres usages, l’ENT et ses évolutions futures pourront être utiles. Cependant, le monde du numérique va très vite, il est par nature ouvert et dynamique, à chaque usage son outil, et vouloir tout centraliser sur un espace fermé et certifié peut certes rassurer mais risque de limiter et retarder.

Une des principales difficultés rencontrées – à méditer pour la suite – a été de communiquer aux élèves une vue d’ensemble du projet. Il n’est pas évident d’être 100% impliqué et motivé quand on ne perçoit pas la cohérence globale ; on peut enfiler les étapes qui se succèdent sans que ce soit suffisant. Le moment où toute la classe a compris le pourquoi du comment a été le déclic décisif !

Au final, la réussite d’un tel projet a avant tout reposé sur la passion, l’engagement et la conviction des enseignants, sur leur volonté de se mettre à la page en acceptant de ne pas tout contrôler. Ils nous ont fait confiance pour expérimenter nos différentes idées. Ils ont laissé les élèves expérimenter par eux-mêmes et leur montrer des outils. Ils ont joué leur rôle, assurer les fonctions de l’école en osant d’autres rencontres, en acceptant de flirter avec les limites des programmes. Nous pensons que les élèves, particulièrement coopératifs et motivés, ont apprécié ce projet.

A eux tous, merci encore. Et à une prochaine fois?!

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