Au carrefour des disciplines : Sonia Zannad, Social Media Manager, The Conversation

Idap a lancé il y a quelques mois une série d'entretiens "au carrefour des disciplines" pour aller à la rencontre de ceux qui sont des acteurs de l'interdisciplinarité au quotidien. L'objectif final sera de mutualiser les apports et les méthodes pour faciliter les projets interdisciplinaires. Mais en attendant de croiser les regards on vous livre petit à petit la teneur de ces passionnantes discussions*.

Le rendez-vous a été décalé une première fois et je vais être légèrement en retard pour rencontrer Sonia Zannad, Social Media Manager et responsable de la rubrique Arts et Culture de The Conversation (alias TC), ce jeudi 19 janvier 2017. A croire que les températures très hivernales endorment un petit peu mon train de la ligne 6. On se retrouve donc à la sortie du métro Edgar Quinet, à deux pas de la Tour Montparnasse où sont installés les bureaux de TC, au même étage que ceux du CRI. « Je serai ravie de sortir un peu de la tour :) » m’écrivait Sonia quelques heures avant notre rendez-vous en me proposant le café « Chez Lili et Riton ». Le temps de s’installer, de se tutoyer, de brancher le dictaphone, de commander deux thés et c’est parti.

Sonia, comment présenterais-tu le modèle de The Conversation ?

The Conversation est un média en ligne de partage de l’expertise scientifique. Il a été créé en 2010 en Australie et existe maintenant au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Afrique du Sud, en France ainsi que sous forme d’un réseau global.

En France, il prend la forme d’une association au sein de laquelle travaillent des journalistes dont le rôle est de collaborer avec des chercheurs - des doctorants jusqu’à des universitaires reconnus. L’objectif de TC est de rendre la recherche plus accessible à un large public et de faire émerger de nouveaux sujets et de nouveaux experts dans le débat public.

L’esprit qui anime TC est un clairement un esprit de vulgarisation et de partage. L’ensemble des contenus (co)produits sont publiés sous licence creative-commons, ce qui signifie que n’importe quel média ou blog peut les reprendre gratuitement, à la condition - très importante pour les chercheurs - de ne pas modifier le texte. Des partenariats ont ainsi été établis avec des journaux comme Le Huff Post, le Point, Libé, Slate ou Rue89. Ce format est inédit dans le monde journalistique grand public français et nous ne nous positionnons pas en concurrents des médias, puisque les auteurs TC sont des chercheurs. Nous souhaitons apporter un complément d’expertise, et enrichir le débat démocratique.

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Et quel est le modèle économique de l’association ?

TC est financée par les écoles et les universités partenaires. Le travail d’accompagnement journalistique peut ainsi être vu comme un service de soutien à la valorisation des travaux académiques. Ce partenariat permet aux universités d’interpeller plus facilement leurs chercheurs et de les inviter à valoriser leur travail. Tous les chercheurs peuvent publier sur TC, même si leur institution n’est pas affiliée. Mais les universités partenaires ont accès à des avantages tels que l’animation de tables-rondes par les journalistes de la rédaction, ou l’accès à différentes métriques d’audience très précises, qui leur permettent de mesurer la diffusion de leurs travaux.

Comment sont choisis les sujets traités ?

Régulièrement la rédaction reçoit des propositions spontanées de sujets émanant d’universités ou de scientifiques. Mais il y a également un travail éditorial qui consiste, par rubrique (7 en tout) à identifier de nouveaux sujets et à faire des appels (les « topic-requests ») auprès des institutions de recherche. Ces appels peuvent être aiguillés par l’actualité - politique, sociale, mais également culturelle - actualité qui peut-être un point d’entrée mais n’est pas le seul. Il s’agit d’écrire sur l’actualité vue par la recherche, mais également sur l’actualité de la recherche. L’idée n’étant pas de commenter l’actualité mais bien de trouver des accroches pour éclairer des sujets de fond. Huit à douze articles sont publiés chaque jour, souvent plusieurs sur une même thématique, ce qui permet de la traiter sous différents angles, et par différentes disciplines.

TC France profite également du réseau global pour traduire en français des sujets traités par d’autres rédactions dans le monde. En retour certains articles français sont aussi traduits en anglais, leur assurant ainsi une diffusion encore plus large auprès des autres TC. Nous sommes aussi dotés d’une rubrique “en anglais” sur le site de TC France.

Le choix des sujets est d’ailleurs la partie du travail qui ressemble le plus au quotidien d’un journaliste classique. La suite s'apparente plus à un travail d’accompagnement et de rewriting.

Justement, comment se passe le travail avec les chercheurs ?

Le but est vraiment de valoriser les chercheurs et leurs sujets, d’être à leur service. Les journalistes de TC les incitent à adopter une écriture plus grand public, les accompagnent pour rendre leur sujet accessible. Souvent, et c’est très gratifiant, ils sont ensuite recontactés par les médias, pour intervenir à la radio par exemple.

Une fois un « pictch » de sujet retenu, le travail s’organise sur une plateforme dédiée, développée par The Conversation Australie et reprise par toutes les rédactions du réseau. Cette plateforme, une sorte de Google Doc amélioré, fonctionne bien. Elle permet au chercheur de proposer son texte, au journaliste de souligner ce qui lui pose question, de faire des suggestions, de demander des précisions. Parfois le journaliste et le chercheur se voient ou échangent par téléphone. Mais tous les chercheurs n’étant pas à Paris ou n’ayant pas le temps ce n’est pas systématiquement le cas. Aucun article ne peut-être publié sans que son auteur n’ait validé la version finale. Les chercheurs remplissent également une déclaration d’intérêt - cette garantie de transparence est plutôt rare dans le milieu non académique.

Le rôle du journaliste est de se mettre à la place du chercheur. C’est un grand exercice de modestie, car les experts sont par définition spécialistes de leur sujet. Il faut donc essayer de comprendre ce qu’ils ont voulu dire, et comment le faire passer au mieux. C’est là qu’intervient l’expertise journalistique. Il s’agit également de trouver la bonne longueur ; faire suffisamment concis est parfois un sujet un peu difficile avec les chercheurs.

Y-a-t-il des thématiques, des domaines plus faciles que d’autres ?

Dans les rubriques “politique” et “société”, les chercheurs ont peut-être plus l’habitude d’être sollicités pour intervenir dans le débat public. C’est moins le cas pour un chercheur en physique nucléaire ou en musicologie. C’est ensuite beaucoup une question de personnes. Il y a des gens plus ou moins à l’aise avec le format, certains qui aiment cet exercice.

Et toi, y-a-t-il un article qui t’a particulièrement marqué récemment ?

L’article d'Emmanuelle Labeau, linguiste qui explique comment le réalisateur du film de science-fiction Premier contact s’est informé pour nourrir le propos scientifique de son récit, par ailleurs très poétique. Il s’agit d’une sorte de double exercice de vulgarisation : il y a d’une part celui du film, qui fait passer des messages scientifiques par le biais artistique, et d’autre part celui de l’article, qui expose les théories sur lesquelles se fonde le personnage principal du film.

Parvenez-vous à aller au-delà des « bulles de filtre » habituelles, qui est votre lectorat ?

TC est encore un média récent qui constitue progressivement son socle de lecteurs. Une étude de lectorat a été réalisé récemment. Un quart du lectorat est constitué d’universitaires mais ne s’y limite pas (et de toutes façons il est déjà très intéressant de faire des ponts entre domaines parmi les universitaires). Les réseaux sociaux - qui génèrent entre 25 et 30 % du trafic - permettent notamment d’aller au-delà de ce cercle.

Quelle est votre stratégie sur les réseaux sociaux ?

Tous les articles sont systématiquement relayés sur Twitter afin notamment de toucher d’autres journalistes qui pourraient vouloir reprendre les sujets ou contacter les auteurs. Certains articles peuvent y être plus poussés que d’autres, en fonction de l’actualité ou de leur originalité. Au cas par cas, il est possible d’interpeller des personnes ou des communautés et de faire des liens entre des sujets tendances et des articles mais c’est un processus qui prend plus de temps, et se met en place petit à petit.

Sur Facebook, la stratégie est un peu différente et donne lieu à plus de curation. Le choix a été fait d’y mettre en avant les articles avec le plus fort potentiel de partage, ceux qui sont plus grand public et suscite de nombreux débats (car après tout le site s’appelle bien The Conversation, même si je ne peux répondre aux questions de fond : seuls les auteurs sont habilités à répondre directement aux commentaires sur le contenu). Mais maintenant que le nombre de fans croît - près de 9000 fans - des contenus plus « exigeants » y sont aussi partagés.

Et toi, quel est ton parcours, quels sont les liens entre ce que tu fais à TC et tes expériences précédentes ?

Le rôle Social media manager va au-delà du community management et comprend l’établissement de la stratégie de diffusion sur les réseaux sociaux et du suivi de l’impact. Je contribue également au travail journalistique en m’occupant de la rubrique Arts et Culture

Il y a quelques années j’ai travaillé à l’Institut de Recherche pour le Développement - l’IRD - où j’organisais des conférences et faisais de la communication scientifique. J’ai beaucoup travaillé en freelance par la suite, dans la communication, la traduction, le journalisme, puis le community management, qui a été un choix stratégique pour valoriser au mieux mes compétences.

J’ai également eu une expérience très enrichissante d’entreprenariat en lançant le site - revendu depuis - colunching.com en 2010. Déjà il s’agissait de faire se rencontrer des gens et des profils différents, dans une perspective professionnelle ou amicale. Le format était super intéressant, mais le modèle économique pas évident.

Récemment j’ai écrit un livre de développement personnel Être heureux pour les Nuls (First Editions) et ai fait du coaching professionnel, pour aider les personnes qui se sentent dans l’impasse au travail. Chacune de ces expériences est avant tout animée par la curiosité. Continuer dans la communication (et notamment la communication digitale) à TC permet de travailler sur des contenus qui ont plus de sens que n’en ont parfois les contenus commerciaux, et de retrouver l’accompagnement de scientifiques.

Ce qui te plaît le plus à TC ?

L’équipe, le côté coopératif, l’état d’esprit, l’enthousiasme partagé associé à la nouveauté du modèle, l’investissement de chacun, l’exploration permanente, la surprise.

Le dialogue avec les chercheurs aussi, les entendre parler de leur passion est à chaque fois un super moment. On établit un rapport de confiance. Les accompagner est un véritable travail de diplomatie, il faut y mettre les formes, se mettre à leur service (pour ne pas brusquer). Il s’agit de déployer une approche de communication assez fine. Il y a de l’innovation là-dedans.

C’est luxueux d’avoir ce type d’espace d’expression, d’indépendance, de liberté et d’avoir l’impression d’apporter quelque chose.

Pourquoi est-ce important, passionnant de « faire des ponts » ? [Après un temps de réflexion, « pour ne pas donner une réponse tarte-à-la-crème »]

C’est important pour ne pas rester coincée dans sa bulle, alors que c’est un risque réel à l’heure actuelle où on parle de « Post vérité » avec Donald Trump, de rester campés sur ses positions, sans contrepoids. « Les ponts, je les traverse pour voir comment je vois le lieu où je me tiens depuis l’autre rive, pour inventer d’autres façons de réfléchir, de prendre du recul, d’imaginer le réel ».

Merci beaucoup pour l’entretien !

C’est normal et puis il faut être cohérent avec le discours que l’on tient, quand on dit qu'il est important de se faire rencontrer les initiatives.

*L'entretien a été mis en forme, re-rédigé et relu à partir des différents éléments de réponse apportés au cours de la conversation - il ne s’agit pas de citation littérale des propos.


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